Quelques mots
peuvent aider à tirer parti du présent recueil ; à s'abreuver aux
suintements qu'est cette littérature abrégée, quintessence d'une
pléthore des livres, accumulés par le temps ou produits
d'un book-business florissant, au moins quant au
nombre.
S’il est assez
aisé de conduire l’éducation des jeunes enfants par le
catéchisme, pratique à laquelle la candeur de leur esprit les
dispose naturellement, il est moins sûr de les voir admettre,
lorsqu’ils parviennent à l’adolescence puis à l'âge adulte,
les valeurs que l’expérience, peut faire considérer comme
essentielles. Dès lors qu’ils pensent savoir lire, qu’ils se
considèrent en mesure de comprendre ce qu’ils lisent, leur soif
d’indépendance aidant, ils sont davantage portés au refus et à
la contestation qu’à l’écoute, en particulier de leurs proches.
Il s’agit dorénavant, pour les moins contestataires d'entre eux,
de tuer, ne serait-ce que des idées, pour exister à leur tour.
C'est cela aussi tuer le père.
Les éducateurs
confrontés à cette situation – ils sont nombreux – pourront
trouver dans un recueil de citations, sinon le bon sens qui, chacun
le sait, n’est pas le même pour tout le monde, au moins une
incitation à la réflexion. N’est-ce pas là l’essentiel ?
À partir de
pensées empruntées à des auteurs les plus divers, il s’agit
d’une somme d’adages, axiomes, aphorismes, bons mots, maximes ...
et pourquoi pas, calembours et turlupinades. Les quelques propos
originaux, du seul fait qu’ils émanent d’auteurs peu connus,
sont mêlés à ceux de penseurs notoires en espérant, non
sans une certaine audace, les enrichir. Que les uns et les autres se
gardent en tout cas d'en revendiquer la propriété absolue, tant la
culture est faite d’emprunts, inconscients dans le meilleur des
cas. Sont par contre délibérément qualifiés ici d’anonymes :
ceux qu’il n’a pas été possible d’attribuer à quiconque tout
en sachant qu’ils eurent nécessairement un auteur. D’autres,
notés à la volée ou dont la paternité s’est
égarée, figurent sans cette attribution. Un certain nombre enfin,
relèvent d’une transmission le plus souvent orale et sont autant
de résurgences d’une expérience et d’un apprentissage personnel
quasi inconscients.
Bien des
citations sont attribuées à des auteurs sans que ceux-ci en aient
jamais écrit le moindre mot. Il pourrait par exemple en être ainsi
d'une large part de ce qui est attribué à Talleyrand, dont le
Testament, si riche est l'œuvre d'autrui. Cet autrui ayant puisé
dans Talleyrand lui-même pour en faire ce legs imaginaire, ce qu'il
contient d'inédit, d'utile au présent ouvrage, doit-il pour autant
être ignoré ?
Savoir aussi que
s’il arrive que la lettre puisse prévaloir sur l’esprit, ce ne
peut être le cas pour la citation. Celle-ci intéresse en effet
précisément parce qu'elle est est censée résumer la pensée de
son auteur. C’est la citation qui permet d'en connaître les idées,
sans avoir à se plonger dans la somme ni le détail de ses écrits.
Et pour ceux qui se refusent à la considérer comme le résumé d’un
ouvrage et encore moins de la pensée de son auteur, la citation en
révèle l’esprit, à la manière du coup de projecteur qui met en
évidence une partie d’un tableau, d’un décor, d’un paysage ;
comme pour laisser deviner ce qu'il en reste dans la pénombre.
Il peut néanmoins
paraître légitime de savoir de qui émanent tels ou tels propos,
dès lors qu’ils sont dignes d’intérêt, mais là non plus n’est
pas l’essentiel. Bien des auteurs à la notoriété de second ordre
ont dit des choses édifiantes. La réputation des uns et des autres
n’a donc de valeur que relative et résulte plutôt d’un hasard
favorisé par la renommée, que du mérite de la pensée. Il est bien
permis d’espérer que celle-ci soit servie par celui-là, mais
voilà encore qui se trouve assez fréquemment démentie par les
temps qui courent. Quoi qu’il en soit, l’amateur pourra à son
gré pousser sa connaissance et approfondir le sens de ce qui aura
capté son attention pour vérifier s'il y a matière à se
l’approprier ou au contraire à le rejeter. Cette dernière
éventualité n’est d’ailleurs pas infructueuse, puisqu’elle
signifie qu’une authentique réflexion a été menée, suffisamment
pour motiver un désaccord.
L’essentiel
étant de n’en pas perdre l’esprit, certaines citations jugées
trop longues pour être livrées in extenso, ont pu être écourtées.
De même, la recherche en paternité n'a pas été le premier souci
du compilateur qui l'a donc laissée à son auteur présumé, quitte
à ce que la citation, au sens strict du terme, cède le pas à la
paraphrase. Toutefois, rarement les propos prêtant à citation sont
longs, et leur brièveté est d’ailleurs une garantie, les discours
les plus courts étant, comme chacun sait, les meilleurs.
Il est un autre
plaisir qu’offre la citation, c’est celui de retrouver les
préceptes suivant lesquels chacun a pu être éduqué, et même d’en
découvrir parfois les auteurs inattendus.
Que dire de
l'outrance de telle ou telle citation et de la citation en général,
sinon qu'elle est comme le relief de la pensée. Toute citation est
outrance, ne serait-ce que parce qu'elle est sortie de son contexte.
Méfions-nous tout de même, ce dernier peut en en effet, non
seulement en atténuer le sens mais aller jusqu'à le contredire ou
le nier.
La citation
serait-elle alors un jeu puéril dont il importe surtout de ne rien
retenir ? Peut-être, mais il n'en est pas de même pour une somme de
citations, portant sur un même sujet, surtout lorsque les opinions
qu'elles expriment convergent, se consolidant les unes les autres.
Comme déjà dit,
le présent recueil ne prétendant pas à la moindre érudition, les
ouvrages dont sont extraites les citations ne sont pas davantage
cités que leur édition.
Positionner des
citations dans le temps permet parfois de ramener à de justes
proportions la prétention des penseurs dont elles émanent, qui ont
une fâcheuse tendance à méconnaître leurs propres emprunts. C’est
donc une façon de remettre à leur place certains philosophes et
penseurs, anciens aussi bien que modernes qui n’ont parfois
d’original que la mesure dans laquelle ils oublient que les idées
dont ils s’attribuent la paternité ont été émises au cours des
siècles précédents, depuis la plus haute antiquité. Comme le
disait déjà La Bruyère : “Tout est dit, et l’on vient trop
tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes qui
pensent”.
Les citations
sont aussi autant de points de rendez-vous entre un auteur et ses
lecteurs. C’est la raison pour laquelle, parmi ces derniers,
certains se plaisent à signaler les passages d’un livre d’une
marque qui permettra de revenir facilement à ce qui leur a paru en
représenter l’essentiel. C’est aussi le moyen de faire partager
cet essentiel avec le premier curieux qui viendrait à ouvrir le
livre en question. Une telle intention vaut bien entendu d’abord à
l’égard de proches à qui faire connaître ou partager ses goûts.
Mais lorsqu’il arrive qu’à l’occasion du prêt ou du don de ce
même livre cette disposition touche un lecteur étranger, le plaisir
en est augmenté. Les limites pour ainsi dire naturelles auxquelles
se borne généralement le partage d’une expérience et du
contentement éprouvé à l’acquérir ou à l’augmenter sont
alors franchies, abolies, et le plaisir de lire atteint sa plénitude.
D’aucuns
annotent les livres qu’ils lisent. Ne commettent-ils pas là un
véritable sacrilège ? Davantage de respect est dû au livre. Lui
imposer une marque susceptible, sinon d’en altérer le sens de
manière indélébile, du moins d’apparaître comme la
manifestation d’une sorte d’arbitraire, n'est-il pas contraire à
l'esprit même de la lecture, selon lequel chaque lecteur doit rester
libre face à la pensée qu'exprime un écrit ? Le marque page, qui
peut se poser ou s’enlever à volonté, est de loin préférable.
Il laisse le livre intact, tel qu’en lui-même, sans plus de trace
de jugement ou d’observation que celle qui peut être supprimée
comme elle a été posée. C’est respecter l’intimité de
l’écrit. Laisser intact, pour le bénéfice d’autrui, la part
d’irréel, d’incertain, de rêve, qu’il contient.
Si la lecture
d’extraits de ses œuvres peut constituer une excellente manière
de se faire une opinion sur un auteur il y a lieu de se méfier
de l’effet citation. Ainsi de Montesquieu qui, abordé
de la sorte, apparaît comme s’étant livré à des analyses dont
l’intérêt n’a plus rien d’évident. Certaines de ses
conclusions sont aujourd’hui tellement démenties par l’histoire
qu’il est douteux qu’elles aient jamais été pertinentes.
L'admirable Jean Bottéro nous met d'ailleurs en garde lorsqu'il
écrit : «.Tout livre, comme ensemble, a un sens, beaucoup plus
important que celui des propositions qui le composent, parce que lui
seul peut nous livrer le véritable et définitif message de l’auteur
».
Tel auteur connu
peut apparaître sous un jour bien éloigné de celui que lui confère
sa réputation, au point de pouvoir considérer celle-ci comme
usurpée. Il en est ainsi de celui dont nous tairons le nom, qui
n’hésita pas à écrire “L’amour humain ne se distingue du rut
stupide des animaux que par deux fonctions divines : la caresse et le
baiser”. La reproduction étant assortie chez la plupart des
espèces d’une cour rituelle incluant parade, caresse, baiser, il
n’y a pas que le rut des animaux qui semble stupide. Auteur dont
l’expression confirme bel et bien sa propre stupidité lorsqu’il
dit ailleurs dans un langage plus qu’approximatif: “Une page bien
écrite est celle dont on ne saurait enlever une syllabe sans fausser
la mesure de la phrase”. Sauf pour vérifier par simple curiosité
la vérité des choses, voilà qui donne peu envie d’en savoir
davantage au sujet de l'auteur en question.
L’opinion que
le lecteur peut tirer d’une telle approche demande donc à être
soigneusement vérifiée par la connaissance directe et complète des
textes dont sont extraites des citations avant que d’en conclure
quoi que ce soit et de se faire à travers elles une opinion sur un
auteur et sa pensée. La citation n’est qu’un raccourci dont le
sens peut s’avérer bien différent, voire diamétralement opposé
à celui du texte dont elle n’est qu’un élément réducteur ou
au contraire amplificateur. Elle ne peut être impunément extraite
du contexte dans lequel a voulu s’exprimer l’auteur,
Il arrive un
moment ou la curiosité du lecteur est rassasiée; un stade où
l’esprit est repu de détails qui lui paraissent dorénavant sans
importance ni intérêt. Il veut aller à l’essentiel et la
synthèse des extraits que sont les citations le contentent. Il
pourra y errer jusqu’à s’y perdre, puis s’y retrouver à la
faveur d’un mot, d’un aphorisme qui lui parleront et réveilleront
son attention et sa réflexion, soit parce qu’il y trouvera la
confirmation de ce qu’il pense avoir appris, soit au contraire
parce qu’il sera mis face à une vérité qui ne sera pas la sienne
et qu’il lui faudra comprendre pour la repousser, à moins qu’il
ne l’accepte comme un enrichissement.
Le recueil de
citations devrait donc être le bréviaire du libre-penseur, son
vade-mecum, son livre de chevet résumant toutes les bibliothèques.
L’ouvrage pouvant être ouvert à n’importe quel moment à
n’importe quelle page, avec l’assurance d’y trouver de quoi
alimenter sa réflexion et procéder à cette remise en question
source de tout progrès de la pensée.
En dépit de
contradictions pouvant survenir non seulement entre deux auteurs mais
chez le même, ou de ces répétitions et emprunts déjà signalés –
cf. "Souvent femme varie" prêté aussi bien à Brantôme
qu'à Henri IV –, ce recueil se voudrait accueillant à
toutes les pensées, y compris les plus antagoniques. Il sera donc
possible de lire, à quelques pages de distances, mais aussi sur la
même, deux pensées se contrariant l’une l’autre. L’intérêt
peut être alors dans ce désaveu autant que dans la pensée
elle-même, et c’est pourquoi elles ont été notées.
La citation
suffit parfois à démontrer que des penseurs parmi les plus éminents
se sont trompés dans leurs analyses et leurs prédictions. Ainsi
quand Jaurès dit « Ce n’est pas par l’effondrement de la
bourgeoisie capitaliste, c’est par la croissance du prolétariat
que l’ordre communiste s’installera graduellement dans notre
société », il prévoyait peut-être la culminance du régime
communiste comme l’auront connue l’URSS, la Chine et d’autres
pays, mais certainement pas sa chute. Aurait-il été jusqu’à
prévoir sa résurgence telle qu’elle sous-tend le mouvement alter
mondialiste, communisme qui n’ose pas dire son nom ? Il leur arrive
aussi de prêcher dans leur propre désert. Ainsi en est-il quand
Jaurès – toujours lui – dit : « ... Il vaudrait mieux, pour
l’avenir du parti, nous diviser sur des formules nettes que nous
confondre dans des formules obscures ». De telles erreurs
d’appréciation ou de prédiction – pour ne pas parler de
prédication – font de certaines citation la part d’humour du
présent recueil.
Les rares
remarques ou précisions qu’à pu s’autoriser le compilateur,
figurent entre parenthèses. Ses additions ou les sauts qu’il a cru
bon de se permettre pour éviter certaines longueurs, sont placés
entre crochets. Dans le même souci de simplicité, l'ordre
alphabétique des auteurs a été appliqué dans un premier temps, un
classement par thèmes étant appelé à le compléter un jour.
Ouvrage peu
volumineux, papier et typographie agréables à l’œil, reliure
souple, le tout susceptible de trouver sa place en tout lieu pour y
être accessible à toute heure, telles sont les caractéristiques
d'un recueil de citations idéal selon une conception que met à mal
l'informatique et Internet. Mais quelle qu'en soit la forme, à
quelque page qu’il soit ouvert et quel qu'en soit le chapitre, la
phrase ou le mot sur lesquels les yeux puissent tomber, le recueil
doit lancer la pensée sur une piste et entraîner la méditation ;
c'est là l'essentiel. Que ce soit par le papier ou l'écran d'un
ordinateur, découvrir un auteur ou donner envie de le mieux
connaître ou d’approfondir sa pensée, l'objectif et le plaisir
peuvent être les mêmes.
La lecture donne
souvent, pour des raisons évoquées plus haut et en dépit des
efforts de promotion commerciale dont bénéficie le livre,
l’impression du déjà lu, du connu. La recherche du lecteur n'en
continue pas moins de porter sur l’anecdote, la tournure originale,
l’exotisme, la fiction ou l’excès de langage, susceptibles
d’éveiller sa sensibilité; de le faire rire, de le faire pleurer,
ou de simplement le distraire ou le surprendre. Un supplément de
savoir, l'enrichissement intellectuel ne sont pas ses seules quêtes.
Le livre y perd une part de sa magie, de sa dimension culturelle
exclusive, au profit de nouveaux moyens. L'informatique s'offre à
lui, non seulement comme un nouveau support mais comme un moyen de
recherche sans égal. C'est pour ces raisons que la formule du blog a
été retenue, en attendant une incertaine édition papier.
Et puis, ultime
raison en même temps que plaisir supérieur, n'est-ce pas pour celui
qui a entrepris l'ouvrage et qui pour cela a d'abord été lecteur,
le meilleur moyen d'honorer ceux qui l'ont distrait et instruit, au
cours de toute une vie ?
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