jeudi 17 mai 2012

Du bon usage des citations



Quelques mots peuvent aider à tirer parti du présent recueil ; à s'abreuver aux suintements qu'est cette littérature abrégée, quintessence d'une pléthore des livres, accumulés par le temps ou produits d'un book-business florissant, au moins quant au nombre.
S’il est assez aisé de conduire l’éducation des jeunes enfants par le catéchisme, pratique à laquelle la candeur de leur esprit les dispose naturellement, il est moins sûr de les voir admettre, lorsqu’ils parviennent à l’adolescence puis à l'âge adulte, les valeurs que l’expérience, peut faire considérer comme essentielles. Dès lors qu’ils pensent savoir lire, qu’ils se considèrent en mesure de comprendre ce qu’ils lisent, leur soif d’indépendance aidant, ils sont davantage portés au refus et à la contestation qu’à l’écoute, en particulier de leurs proches. Il s’agit dorénavant, pour les moins contestataires d'entre eux, de tuer, ne serait-ce que des idées, pour exister à leur tour. C'est cela aussi tuer le père.
Les éducateurs confrontés à cette situation – ils sont nombreux – pourront trouver dans un recueil de citations, sinon le bon sens qui, chacun le sait, n’est pas le même pour tout le monde, au moins une incitation à la réflexion. N’est-ce pas là l’essentiel ?

À partir de pensées empruntées à des auteurs les plus divers, il s’agit d’une somme d’adages, axiomes, aphorismes, bons mots, maximes ... et pourquoi pas, calembours et turlupinades. Les quelques propos originaux, du seul fait qu’ils émanent d’auteurs peu connus, sont mêlés à ceux de penseurs notoires en espérant, non sans une certaine audace, les enrichir. Que les uns et les autres se gardent en tout cas d'en revendiquer la propriété absolue, tant la culture est faite d’emprunts, inconscients dans le meilleur des cas. Sont par contre délibérément qualifiés ici d’anonymes : ceux qu’il n’a pas été possible d’attribuer à quiconque tout en sachant qu’ils eurent nécessairement un auteur. D’autres, notés à la volée ou dont la paternité s’est égarée, figurent sans cette attribution. Un certain nombre enfin, relèvent d’une transmission le plus souvent orale et sont autant de résurgences d’une expérience et d’un apprentissage personnel quasi inconscients.
Bien des citations sont attribuées à des auteurs sans que ceux-ci en aient jamais écrit le moindre mot. Il pourrait par exemple en être ainsi d'une large part de ce qui est attribué à Talleyrand, dont le Testament, si riche est l'œuvre d'autrui. Cet autrui ayant puisé dans Talleyrand lui-même pour en faire ce legs imaginaire, ce qu'il contient d'inédit, d'utile au présent ouvrage, doit-il pour autant être ignoré ?
Savoir aussi que s’il arrive que la lettre puisse prévaloir sur l’esprit, ce ne peut être le cas pour la citation. Celle-ci intéresse en effet précisément parce qu'elle est est censée résumer la pensée de son auteur. C’est la citation qui permet d'en connaître les idées, sans avoir à se plonger dans la somme ni le détail de ses écrits. Et pour ceux qui se refusent à la considérer comme le résumé d’un ouvrage et encore moins de la pensée de son auteur, la citation en révèle l’esprit, à la manière du coup de projecteur qui met en évidence une partie d’un tableau, d’un décor, d’un paysage ; comme pour laisser deviner ce qu'il en reste dans la pénombre.
Il peut néanmoins paraître légitime de savoir de qui émanent tels ou tels propos, dès lors qu’ils sont dignes d’intérêt, mais là non plus n’est pas l’essentiel. Bien des auteurs à la notoriété de second ordre ont dit des choses édifiantes. La réputation des uns et des autres n’a donc de valeur que relative et résulte plutôt d’un hasard favorisé par la renommée, que du mérite de la pensée. Il est bien permis d’espérer que celle-ci soit servie par celui-là, mais voilà encore qui se trouve assez fréquemment démentie par les temps qui courent. Quoi qu’il en soit, l’amateur pourra à son gré pousser sa connaissance et approfondir le sens de ce qui aura capté son attention pour vérifier s'il y a matière à se l’approprier ou au contraire à le rejeter. Cette dernière éventualité n’est d’ailleurs pas infructueuse, puisqu’elle signifie qu’une authentique réflexion a été menée, suffisamment pour motiver un désaccord.
L’essentiel étant de n’en pas perdre l’esprit, certaines citations jugées trop longues pour être livrées in extenso, ont pu être écourtées. De même, la recherche en paternité n'a pas été le premier souci du compilateur qui l'a donc laissée à son auteur présumé, quitte à ce que la citation, au sens strict du terme, cède le pas à la paraphrase. Toutefois, rarement les propos prêtant à citation sont longs, et leur brièveté est d’ailleurs une garantie, les discours les plus courts étant, comme chacun sait, les meilleurs.
Il est un autre plaisir qu’offre la citation, c’est celui de retrouver les préceptes suivant lesquels chacun a pu être éduqué, et même d’en découvrir parfois les auteurs inattendus.
Que dire de l'outrance de telle ou telle citation et de la citation en général, sinon qu'elle est comme le relief de la pensée. Toute citation est outrance, ne serait-ce que parce qu'elle est sortie de son contexte. Méfions-nous tout de même, ce dernier peut en en effet, non seulement en atténuer le sens mais aller jusqu'à le contredire ou le nier.
La citation serait-elle alors un jeu puéril dont il importe surtout de ne rien retenir ? Peut-être, mais il n'en est pas de même pour une somme de citations, portant sur un même sujet, surtout lorsque les opinions qu'elles expriment convergent, se consolidant les unes les autres.
Comme déjà dit, le présent recueil ne prétendant pas à la moindre érudition, les ouvrages dont sont extraites les citations ne sont pas davantage cités que leur édition.
Positionner des citations dans le temps permet parfois de ramener à de justes proportions la prétention des penseurs dont elles émanent, qui ont une fâcheuse tendance à méconnaître leurs propres emprunts. C’est donc une façon de remettre à leur place certains philosophes et penseurs, anciens aussi bien que modernes qui n’ont parfois d’original que la mesure dans laquelle ils oublient que les idées dont ils s’attribuent la paternité ont été émises au cours des siècles précédents, depuis la plus haute antiquité. Comme le disait déjà La Bruyère : “Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes qui pensent”.
Les citations sont aussi autant de points de rendez-vous entre un auteur et ses lecteurs. C’est la raison pour laquelle, parmi ces derniers, certains se plaisent à signaler les passages d’un livre d’une marque qui permettra de revenir facilement à ce qui leur a paru en représenter l’essentiel. C’est aussi le moyen de faire partager cet essentiel avec le premier curieux qui viendrait à ouvrir le livre en question. Une telle intention vaut bien entendu d’abord à l’égard de proches à qui faire connaître ou partager ses goûts. Mais lorsqu’il arrive qu’à l’occasion du prêt ou du don de ce même livre cette disposition touche un lecteur étranger, le plaisir en est augmenté. Les limites pour ainsi dire naturelles auxquelles se borne généralement le partage d’une expérience et du contentement éprouvé à l’acquérir ou à l’augmenter sont alors franchies, abolies, et le plaisir de lire atteint sa plénitude.
D’aucuns annotent les livres qu’ils lisent. Ne commettent-ils pas là un véritable sacrilège ? Davantage de respect est dû au livre. Lui imposer une marque susceptible, sinon d’en altérer le sens de manière indélébile, du moins d’apparaître comme la manifestation d’une sorte d’arbitraire, n'est-il pas contraire à l'esprit même de la lecture, selon lequel chaque lecteur doit rester libre face à la pensée qu'exprime un écrit ? Le marque page, qui peut se poser ou s’enlever à volonté, est de loin préférable. Il laisse le livre intact, tel qu’en lui-même, sans plus de trace de jugement ou d’observation que celle qui peut être supprimée comme elle a été posée. C’est respecter l’intimité de l’écrit. Laisser intact, pour le bénéfice d’autrui, la part d’irréel, d’incertain, de rêve, qu’il contient.
Si la lecture d’extraits de ses œuvres peut constituer une excellente manière de se faire une opinion sur un auteur il y a lieu de se méfier de l’effet citation. Ainsi de Montesquieu qui, abordé de la sorte, apparaît comme s’étant livré à des analyses dont l’intérêt n’a plus rien d’évident. Certaines de ses conclusions sont aujourd’hui tellement démenties par l’histoire qu’il est douteux qu’elles aient jamais été pertinentes. L'admirable Jean Bottéro nous met d'ailleurs en garde lorsqu'il écrit : «.Tout livre, comme ensemble, a un sens, beaucoup plus important que celui des propositions qui le composent, parce que lui seul peut nous livrer le véritable et définitif message de l’auteur ».
Tel auteur connu peut apparaître sous un jour bien éloigné de celui que lui confère sa réputation, au point de pouvoir considérer celle-ci comme usurpée. Il en est ainsi de celui dont nous tairons le nom, qui n’hésita pas à écrire “L’amour humain ne se distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions divines : la caresse et le baiser”. La reproduction étant assortie chez la plupart des espèces d’une cour rituelle incluant parade, caresse, baiser, il n’y a pas que le rut des animaux qui semble stupide. Auteur dont l’expression confirme bel et bien sa propre stupidité lorsqu’il dit ailleurs dans un langage plus qu’approximatif: “Une page bien écrite est celle dont on ne saurait enlever une syllabe sans fausser la mesure de la phrase”. Sauf pour vérifier par simple curiosité la vérité des choses, voilà qui donne peu envie d’en savoir davantage au sujet de l'auteur en question.
L’opinion que le lecteur peut tirer d’une telle approche demande donc à être soigneusement vérifiée par la connaissance directe et complète des textes dont sont extraites des citations avant que d’en conclure quoi que ce soit et de se faire à travers elles une opinion sur un auteur et sa pensée. La citation n’est qu’un raccourci dont le sens peut s’avérer bien différent, voire diamétralement opposé à celui du texte dont elle n’est qu’un élément réducteur ou au contraire amplificateur. Elle ne peut être impunément extraite du contexte dans lequel a voulu s’exprimer l’auteur,
Il arrive un moment ou la curiosité du lecteur est rassasiée; un stade où l’esprit est repu de détails qui lui paraissent dorénavant sans importance ni intérêt. Il veut aller à l’essentiel et la synthèse des extraits que sont les citations le contentent. Il pourra y errer jusqu’à s’y perdre, puis s’y retrouver à la faveur d’un mot, d’un aphorisme qui lui parleront et réveilleront son attention et sa réflexion, soit parce qu’il y trouvera la confirmation de ce qu’il pense avoir appris, soit au contraire parce qu’il sera mis face à une vérité qui ne sera pas la sienne et qu’il lui faudra comprendre pour la repousser, à moins qu’il ne l’accepte comme un enrichissement.
Le recueil de citations devrait donc être le bréviaire du libre-penseur, son vade-mecum, son livre de chevet résumant toutes les bibliothèques. L’ouvrage pouvant être ouvert à n’importe quel moment à n’importe quelle page, avec l’assurance d’y trouver de quoi alimenter sa réflexion et procéder à cette remise en question source de tout progrès de la pensée.
En dépit de contradictions pouvant survenir non seulement entre deux auteurs mais chez le même, ou de ces répétitions et emprunts déjà signalés – cf. "Souvent femme varie" prêté aussi bien à Brantôme qu'à Henri IV –, ce recueil se voudrait accueillant à toutes les pensées, y compris les plus antagoniques. Il sera donc possible de lire, à quelques pages de distances, mais aussi sur la même, deux pensées se contrariant l’une l’autre. L’intérêt peut être alors dans ce désaveu autant que dans la pensée elle-même, et c’est pourquoi elles ont été notées.
La citation suffit parfois à démontrer que des penseurs parmi les plus éminents se sont trompés dans leurs analyses et leurs prédictions. Ainsi quand Jaurès dit « Ce n’est pas par l’effondrement de la bourgeoisie capitaliste, c’est par la croissance du prolétariat que l’ordre communiste s’installera graduellement dans notre société », il prévoyait peut-être la culminance du régime communiste comme l’auront connue l’URSS, la Chine et d’autres pays, mais certainement pas sa chute. Aurait-il été jusqu’à prévoir sa résurgence telle qu’elle sous-tend le mouvement alter mondialiste, communisme qui n’ose pas dire son nom ? Il leur arrive aussi de prêcher dans leur propre désert. Ainsi en est-il quand Jaurès – toujours lui – dit : « ... Il vaudrait mieux, pour l’avenir du parti, nous diviser sur des formules nettes que nous confondre dans des formules obscures ». De telles erreurs d’appréciation ou de prédiction – pour ne pas parler de prédication – font de certaines citation la part d’humour du présent recueil.
Les rares remarques ou précisions qu’à pu s’autoriser le compilateur, figurent entre parenthèses. Ses additions ou les sauts qu’il a cru bon de se permettre pour éviter certaines longueurs, sont placés entre crochets. Dans le même souci de simplicité, l'ordre alphabétique des auteurs a été appliqué dans un premier temps, un classement par thèmes étant appelé à le compléter un jour.
Ouvrage peu volumineux, papier et typographie agréables à l’œil, reliure souple, le tout susceptible de trouver sa place en tout lieu pour y être accessible à toute heure, telles sont les caractéristiques d'un recueil de citations idéal selon une conception que met à mal l'informatique et Internet. Mais quelle qu'en soit la forme, à quelque page qu’il soit ouvert et quel qu'en soit le chapitre, la phrase ou le mot sur lesquels les yeux puissent tomber, le recueil doit lancer la pensée sur une piste et entraîner la méditation ; c'est là l'essentiel. Que ce soit par le papier ou l'écran d'un ordinateur, découvrir un auteur ou donner envie de le mieux connaître ou d’approfondir sa pensée, l'objectif et le plaisir peuvent être les mêmes.
La lecture donne souvent, pour des raisons évoquées plus haut et en dépit des efforts de promotion commerciale dont bénéficie le livre, l’impression du déjà lu, du connu. La recherche du lecteur n'en continue pas moins de porter sur l’anecdote, la tournure originale, l’exotisme, la fiction ou l’excès de langage, susceptibles d’éveiller sa sensibilité; de le faire rire, de le faire pleurer, ou de simplement le distraire ou le surprendre. Un supplément de savoir, l'enrichissement intellectuel ne sont pas ses seules quêtes. Le livre y perd une part de sa magie, de sa dimension culturelle exclusive, au profit de nouveaux moyens. L'informatique s'offre à lui, non seulement comme un nouveau support mais comme un moyen de recherche sans égal. C'est pour ces raisons que la formule du blog a été retenue, en attendant une incertaine édition papier.


Et puis, ultime raison en même temps que plaisir supérieur, n'est-ce pas pour celui qui a entrepris l'ouvrage et qui pour cela a d'abord été lecteur, le meilleur moyen d'honorer ceux qui l'ont distrait et instruit, au cours de toute une vie ?

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